G.R.E.N.A.L

Groupe de Recherche et d’Études sur les Noir-e-s d’Amérique Latine

Fondateur, directeur et coordinateur:

Dr. Victorien Lavou Zoungbo


E-Mail: lavou@univ-perp.fr

 

Prochaine parution :

 

Outsidering : Liminalité des Noir-e-s Amériques - Caraïbes

 

En hommage à Aimé Césaire

 

Collection Études des Presses Universitaires de Perpignan

 

 

 

 

Le Groupe de Recherches sur les Noirs d'Amérique Latine (GRENAL), abrité par le CRILAUP, a été constitué en 1998. Ce groupe s’inspire du modèle de Black studies et de Minorities studies (davantage présents dans les Universités anglo-saxonnes) dont l'importance et l'apport scientifique et théorique sont désormais largement attestés. 

 

 

 

 

 

 

 

Aiguiser les consciences et le regard : du GRENAL comme lieu-commun de pensée [1]

 

 

 

 

Si tu aimes le peuple noir, tu détestes la suprématie blanche.

Si tu aimes la justice, tu détestes toute forme de discrimination.

Si tu aimes la vie de l’esprit, tu détestes tous les dogmatismes.

Cornel West

 

 

 

 

 

     Le Groupe de Recherche et d’Études sur les Noir-e-s d'Amérique Latine (GRENAL), dont nous sommes le coordinateur, a vu le jour officiellement, à notre initiative, en 1998. Abrité par le Centre des Recherches Ibériques et Latino-américaine de l’Université de Perpignan (CRILAUP), il est composé d’enseignants-chercheurs, de membres honoraires et de membres actifs et d’étudiant-e-s en MASTER I et II ainsi que de docteurs et de doctorant-e-s. Le GRENAL poursuit les objectifs suivants:

 

Servir de structure d'accueil, de réflexion, de discussion et d'encadrement aux doctorant-e-s qui travaillent sur les différents sujets se rapportant à l'inscription des Noir-e-s dans les imaginaires, dans les pratiques discursives, culturelles et sociales de l'Amérique Latine et de la Caraïbe.

 

Promouvoir et encourager des lectures ou approches novatrices de l'ensemble de la problématique afro-latino-américaine. Ces lectures  s'appuient sur les acquis et les avancées de la critique culturelle moderne et contemporaine. Il s'agit aussi d'innover en travaillant sur des questions insuffisamment explorées ou tout simplement ignorées.

 

Etablir et développer des liens d'échange avec d'autres centres, français, européens, américains, caribéens, latino-américains ou africains poursuivant les mêmes objectifs que le GRENAL.

 

Constituer au sein de l’Université de Perpignan un fonds bibliographique sur les Noir-e-s d’Amérique Latine et de la Caraïbe.

 

Publier et diffuser nos travaux et, en collaboration, ceux des centres avec lesquels nous sommes en contact.

 

Participer à la formation d’un réseau national ou international dans le cadre de projets scientifiques autour des problématiques que nous partageons. D’où la dimension éthique et civique de notre groupe.

 

La création au sein du CRILAUP d’un Groupe de Recherche et d’Études sur les Noir-e-s d’Amérique Latine (GRENAL) procède du constat de la  faible représentativité dans l’Université française de la problématique afro-(latino-américaine).En 1996 D. Cuche  faisait le point sur les recherches en Afro-Amérique dans  les sciences sociales et humaines en France. Même si son rapport ne privilégie malheureusement que ce qui se fait à Paris, il en arrive au constat de la faible représentativité de la problématique noire en France dans les domaines de l’anthropologie et de la sociologie[2] . Il souligne aussi l’inexistence d’un lien articulé et réellement opératoire entre les rares structures existant et qui, à dure peine, mais nous ajouterions aussi, contre une ignorance volontaire des instances nationales de recherche, travaillent sur les Noir-e-s d’Amérique (latine) et de la Caraïbe. L ’émergence de ce que l’on pourrait appeler la politique noire en France rend encore plus urgent le besoin de travailler à cette articulation pour éviter d’inutiles et vaines luttes symboliques entre chercheur-e-s. intéressé-e-s par cette nouvelle donne.

 

            Dans l’hispano-américanisme français, champ dans lequel se situe le GRENAL, l’intérêt porté aux différentes questions touchant aux Noir-e-s d’Amérique Latine et de la Caraïbe se traduit moins par la mise en place de structures d’indagation stables et articulées par des orientations et des objectifs précis que par le mince biais des oeuvres au programme pendant l’année scolaire, par le biais des travaux (mémoires et thèses) et communications parcellisées dans des séminaires, dans des colloques, et, des fois comme cette année, par le biais du programme des concours nationaux (CAPES, Agrégation). Cette carence est d’autant plus regrettable que Roger Bastide et son équipe avaient marqué le champ des études afro-américaines. En effet, leur contribution a été inestimable et continue encore à servir de cadre de réflexion ou de point d’ancrage de nombreuses études sur l’Amérique Latine (religions, problèmes de société, minorités, etc.).

 

Le GRENAL s’inspire de l’approche de la problématique afro-(latino)américaine telle que l’envisageait naguère R. Bastide, une approche qui, comme il le suggérait, devait nécessairement être transdisciplinaire et multifocale:

 

Chaque science est un point de vue sur le réel. Et, certes, le savant a le droit de découper, dans la complexité des choses, un secteur qui l’intéresse plus particulièrement. Les nécessités de la spécialisation l’obligent à n’éclairer qu’une partie des données et à laisser les autres dans l’ombre. Tant qu’il s’agit de théorie, le danger n’est pas grand, à condition qu’il accepte de reconnaître les limites de son champ de recherches et la valeur des explorations que d’autres spécialistes tentent à côté de lui. Pris sous ces divers faisceaux lumineux, l’objet étudié n’apparaîtra que mieux, de même que, de tous les côtés du théâtre, on fait converger les projecteurs sur la scène pour mieux cerner la danseuse et la mettre en pleine valeur [...] C’est ce que nous voudrions essayer de montrer en prenant un exemple, celui de la situation du noir en Amérique latine[3] .

 

            Le GRENAL s’inspire aussi de l’expérience des centres ou groupes de recherche tels que African studies, African American studies, Black Studies ou  Minority  Studies, présents dans certaines universités anglo-saxonnes. Grâce à leur dynamisme ces centres, qu’on peut regrouper dans le qualificatif de Subaltern studies, ont contribué à la redéfinition de leurs objets d’études privilégiés  (religions, mythes, traditions populaires, cultures de la résistance, discours critique, littératures, musiques, arts, manuels scolaires et livres pour enfants, théâtres, pratiques sociales et discursives des marges, sexualité, genre, « race », etc,). Ils ont, en outre, permis la consolidation de ces mêmes objets en tant que corpus d’étude ou de recherche digne d’intérêt. Ce que le discours universitaire dominant et légitime avait toujours savamment nié et contesté volontairement[4] . Les débats récents sur le dévoiement des objectifs de ces centres, leur récupération par les institutions universitaires ou leur narcissisme et le déplacement des sujets minoritaires dont ils prétendent parler, etc. ne doivent pas faire perdre de vue la rupture à laquelle ils ont conduit dans les champs d’enseignement et de la recherche mais aussi à travers leur participation décisive dans les enjeux politiques, démocratique et culturels aux États-Unis mais aussi dans les Caraïbes[5].

 

            D’un point de vue interne à l’université de Perpignan le GRENAL vise à être, à travers ses séminaires et ses publications, une structure de réflexion pour les chercheur-e-s qui s’intéressent à la problématique des Noir-e-s d’Amérique Latine et des Caraïbes. Plus largement, le GRENAL a pour vocation d’encourager et de promouvoir toutes les initiatives ou projets de recherche tendant à développer et à asseoir une approche novatrice de toutes les questions relatives à la “présence-histoire” des Noir-e-s dans les Amériques, en Caraïbes et en Afrique.

 

            Certains numéros de la revue Marges[6] que nous avons coordonnés témoignent de ce souci de renouvellement critique. En outre, nous y avons toujours privilégié une démarche transdisciplinaire et un dialogue fécond avec des chercheur-e-s de l’Amérique (Latine), des Caraïbes, de l’Europe et de l’Afrique[7].

 

            Le principal objectif du GRENAL-CRILAUP, sur lequel travaillent ses différents membres, concerne la publication de différents volumes critiques sur les représentations des Noir-e-s dans les biens culturels et symboliques (latino) américains et caribéens: littératures, arts, musiques, peintures, théâtres, manuels scolaires, etc.[8] Il s’agira de confronter et d’analyser ces produits culturels dans leurs spécificités propres et en les mettant constamment en rapport avec les formations sociales mais surtout idéologiques (latino)américaines et caribéennes. Les analyses s’attacheront à mettre en exergue les investissements symboliques ainsi que les enjeux des discours (littéraire, artistique, politique, identitaire, philosophique, racial, anthropologique, politique, constitutionnel, ou autres) qui construisent les Noir-e-s latino-américain-e-s ou caribéen-ne-s comme objet de représentations symboliques ou comme objet irreprésentable d’un point de vue politique, voire même épistémologique. Les enjeux de ces travaux, en cours et à venir, sont aussi bien politiques (la représentativité des Noir-e-s, leur citoyenneté) et culturels (la prise de parole des Noir-e-s, leurs propres productions).

 

            Ces travaux devraient aussi indirectement contribuer résolument au travail d’évaluation critique des rapports complexes qu’entretiennent les sociétés globales (latino)américaines et caribéennes avec les Noir-e-s en tant que « présence-histoire » (V. Lavou 2003). Cette évaluation est devenue indispensable depuis la célébration des cinq cents ans de l’aventure coloniale européenne en Amérique Latine en 1992. D’autant plus que la décennie 1990 a été marquée par la prise ou la revendication de parole publique des mal nommés « minorités » ethniques nationales que sont les Indien-ne-s et Noir-e-s principalement dont la présence et les revendications rappellent instamment aux consciences (latino) américaines des aspirations légitimes à une authentique utopie politique qui prendrait enfin en compte ce que ces minorités estiment être leurs droits longtemps bafoués, longtemps différés. Cette prise de parole, ce vouloir dire, a conduit à leur reconnaissance politique partielle ; elle s’attache aussi  à faire reconnaître et à promouvoir réellement les spécificités historiques, culturelles, linguistiques, que revendiquent Noir-e-s et Indien-ne-s. Nous suivons avec un intérêt particulier les nouvelles donnes politiques à Cuba (depuis la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et la « période spéciale qui s’en est suivie), au Brésil, en Bolivie et au Venezuela sous les gouvernements respectifs de Lula, d’Eva Morales et d’Hugo Chávez. Car ces changements sont contradictoires : ils engagent des réformes (dans l’éducation, au plan économique) longtemps différées en faveur des minorités ethniques mais en même temps ils génèrent ou réactivent des positionnements ou des reconfigurations identitaires qui placent Noir-e-s et Indien-ne-s comme enjeux de dé/légitimation.

 

            Dans le sillage de ces changements mais aussi des luttes réactivées par les propres « minorités », la catégorie coloniale de “Noir” fait désormais l’objet de confrontations politiques et universitaires. Cette généricité fantasmatique née d’une histoire esclavagiste et coloniale absolument brutale et violente a cependant engendré une “identité”, des performativités et des identifications stigmatisantes qui lui sont liées en grande partie et qui continuent à avoir des efficaces indéniables dans les sociétés post-esclavagistes et post-coloniales (latino) américaines et caribéennes.

 

            Ces identifications sont aujourd’hui objet d’une vive resignification du fait justement de la prise de parole et de la revendication publique des identités noires en Amériques. Ces identifications traduisent des imaginaires mais rappellent aussi la complicité de la rationalité occidentale avec la Traite et l’esclavage. Revisiter les contenus descriptifs, sémantiques et idéologiques de ces identifications nous apparaît donc plus que nécessaire, car il va toujours d’une représentation d’un soi collectif exclusif que l’Éducation comme AIE véhicule, reproduit et impose sous des modalités diverses[9]. Le statut et la validité de certains savoirs et récits relatifs à la traite et à l’esclavage est ici en cause.

 

            Le Groupe de Recherche et d’Études sur les Noirs d’Amérique Latine est donc structuré par un projet d’écriture critique. Il s’agit, en grande partie, mais pas exclusivement, de décrypter et d’analyser les différentes manières dont les productions culturelles (latino) américaines et caribéennes contemporaines et modernes ont enregistré (et enregistrent encore) la “présence-histoire”[10]  des Noir-e-s. Ce projet rencontre la préoccupation qu’exprime ici Toni Morrison:

 

Cela fait quelque temps que je pense à la validité ou à la vulnérabilité d’une certaine série de présupposés conventionnellement acceptés par les historiens et critiques de la littérature, et qui circulent en tant que “savoir”. Ce savoir affirme que la littérature américaine traditionnelle, canonique, est non entravée, non contaminée et non formée par les quatre siècles de présence, d’abord des Africains, puis des Afro-américains, aux États Unis. Il tient pour établi que cette présence -qui a façonné le corps politique, la constitution et toute l’histoire culturelle- n’a eu ni place ni conséquence significatives dans l’origine et le développement de la littérature de cette culture. De plus, un tel savoir prétend que les caractéristiques de notre littérature nationale émanent d’une certaine “américanité” à la fois séparée de cette présence et sans rapport avec elle[11] .

 

            Car cette profession de foi, que dénonce à juste titre Toni Morrison, se retrouve aussi sous certaines plumes en Amérique Latine et en Caraïbes. Cependant il y a, à notre avis, une différence de taille entre le rapport réel ou postulé de la littérature usaméricaine moderne aux Noir-e-s et celui que développent les littératures latino-américaines et caribéennes. D’un côté (États Unis) l’invisibilisation structurelle du Noir dans la société usaméricaine est doublée de son invisibilisation en littérature, de l’autre (Amérique Latine et Caraïbes), l’invisibilisation structurelle du Noir est inversement proportionnelle à son émergence et surgissement (même au niveau dénotatif) en littérature[12] et dans d’autres biens culturels symboliques « nationaux » (théâtres, cinémas, manuels scolaires, musiques, danses, énoncés culturels etc.) dont ils sont les référents ou les producteurs.

 

            Le GRENAL se situe donc dans une double marge: celle inhérente à la distribution géo-symbolique de la Recherche en France, dans l’hispanisme français en particulier, et, plus important à nos yeux, celle liée à la distance que le groupe souhaite instaurer avec le positivisme content et hégémonique qui informe les études parcellisées sur les Noir-e-s en Amérique Latine et en Caraïbes. Ce positivisme cléricaliste fait de l’arithmétique des nombres, de l’absolutisme des faits de terrain et autres statistiques, une preuve irréfutable de scientificité des lectures, pourtant situées et situables, qui en découlent; il s’emploie aussi à mettre en garde contre le découplage entre sujet observateur et réalité observée (les Noir-e-s en contextes) comme unique gage d’objectivité. Ce découplage n’est, à s’y méprendre, rien moins que la défense de la nécessité de perpétuer une colonialité épistémologique tendant à faire du regard universitaire blanc-occidental le seul et unique regard scientifique digne de ce nom, digne de considération. D’autant plus que ce regard est adossé à un institutionnel qui perdure et a le monopole financier concernant les recherches sur les Noir-e-s. La présence à soi des sujets, chercheur-e-s impliqué-e-s ou « contenu-e-s » par cet institutionnel n’est pas l’objet en France de débats sérieux.

 

            Le GRENAL pose ainsi la question des lieux, pas seulement institutionnels, à partir desquels les Noir-e-s sont vu-e-s, lu-e-s, classé-e-s, étiqueté-e-s, analysé-e-s, décrypté-e-s et disséqué-e-s. Les séjours effectifs sur les terrains (ponctués par des “j’ai fait du terrain”, “tu n’as pas fait du terrain”, sournoisement brandis comme une blessure de guerre, comme argument d’autorité et donc de (dé)légitimation, surtout parmi celles et ceux qui peinent encore de nos jours à accepter que les sciences humaines et sociales sont aussi ou fondamentalement discursives, n’amoindrissent ou n’éludent pas non plus l’impact de l’“inconscient culturel” , de fausses problématiques et de “faux disciplinaires” (M. Foucault) que les chercheuses et les chercheurs des Noir-e-s emportent avec eux, avec elles sur leurs “terrains” balisés, labellisés et, croient-ils-elles, domestiqués.  « Inconscient culturel » auquel ils ou elles seront, par ailleurs, confronté-e-s forcément dans leurs “performances” scripturales consécutives à leur exploration du terrain: monographies, ouvrages, rapports, articles, communications, thèses, etc.

 

            C’est là l’une des raisons pour lesquelles le GRENAL s’intéresse aux pratiques (et aux enjeux) des représentations des Noir-e-s en Amérique (latine) et en Caraïbes. Ces pratiques s’inscrivent dans une généalogie discursive et institutionnelle mais elles transcrivent aussi, en creux, le ou les positionnements politiques et imaginaires du “sujet objectivant”, fût-il littéraire, historien, anthropologue, musicologue, géographe, civilisationniste, linguiste, déconstructiviste, etc. Les appels qui se multiplient en ce moment en France pour inscrire véritablement la politique noire dans une démarche déconstructiviste critique pertinente et opératoire nous conforte dans notre positionnement théorique et éthique : sortir du transparentement pernicieux des Noir-e-s, promouvoir à leur sujet et avec eux-elles une démarche (auto) réflexive.

 

            Par ailleurs, les membres du GRENAL, dans leurs différents centres d’intérêts, sont animé-e-s par un engagement éthique car, s’ils-elles posent souventement dans leurs travaux la question de ce que les Noir-e-s représentent pour les sociétés globales américaines et caribéennes, ils-elles insistent aussi sur les luttes et les engagements des Noir-e-s et sur leur vouloir dire. Les Noir-e-s ne sont pas que des objets de représentations protéiformes ou d’enjeux discursifs et symboliques. Autrement dit, ils ne sont pas une masse amorphe, un chaos destiné à être dit, mesuré, guidé, narré ou chanté par différentes pratiques discursives universitaires et officielles. Ils aspirent de plus en plus à être des sujets connaissant, des agents historiques et politiques.

 

            La mystique de l’État-Nation, facteur d’intégration et de Progrès pour tous, a montré ses limites dans la mesure où elle s’est révélée incapable de rendre compte de toute la complexité des formations sociales, culturelles et biologiques latino-américaines et caribéennes[13]. Depuis les années 1970-2000 les revendications ethnico-identitaires sont devenues une donnée authentique de la politique en Amérique Latine et en Caraibes. L’agenda socio-politique des ces minorités dites ethniques ne coïncide pas forcément avec celui des États-nations latino-américains et caribéens. Ainsi, depuis des années 1990 s’est crée tout un réseau d’organisation politiques, culturelles, religieuses, noir-e-s tant au niveau local, régional, national et transnational, les orientations et les agendas de ces organisations sont contradictoires mais concourent à rendre visible, pensable et représentable la « présence-histoire » des Noir-e-s en Amérique Latine / Caraïbes. Ces réseaux participent à la « cellularité »caractéristique de la « globalisation d’en bas » (Arjun Appadurai[14]).

 

            Il ne s’agit pas là simplement d’un phénomène compensatoire de la dévaluation et du mépris infligés aux Noir-e-s depuis des siècles. La Colombie , par exemple, a dû modifier en 1991 sa constitution pour reconnaître officiellement le caractère multiethnique et multiculturel de sa formation sociale. Battant ainsi en brèche l’idéologie homogénéisante et autoritaire qui fonde l’Etat-Nation: une seule race (mais laquelle?), une seule religion (même question), une seule langue (même interrogation), une seule histoire (laquelle?). Cette reconnaissance officielle des droits aux Indien-ne-s ainsi qu’aux Noir-e-s a entraîné, dans le second cas, une redéfinition de la désignation “Negro”-“Noir” jusque là tenue presque pour une évidence. Comme catégorie de relation coloniale elle a longtemps signifié une tare, un stigmate en même temps qu’elle est posée en tant que marqueur identitaire, signe de ralliement de “race” dont la légitimité et la portée politique divisent les chercheur-e-s en Afro-Amérique (Cf. position de P. Gilroy et d’A. Appiah[15]).

 

            L’exemple de la Colombie , aussi révélatrice qu’elle soit, reste pourtant très marginal dans le sous-continent. D’autant plus que la reconnaissance de la diversité culturelle et raciale se heurte encore, là comme dans le reste de l’Amérique Latine, à des phobies, à certaines représentations exclusivistes de soi et des autres, à certaines pratiques culturelles ou traditions politiques à tendance homogénéisantes: langue nationale unique vs langues régionales minoritaires, identité ou culture nationale vs identités ou cultures fragmentaires, centralisme étatique vs autonomie régionale, lutte pour la libération nationale vs luttes identitaires sectaires, etc. L'utopie politique et sociale dont les Indien-ne-s et les Noir-e-s sont désormais porteurs ne recoupe pas nécessairement celle des nations (latino)américaines. Car il s'agit, en général, de dénoncer un colonialisme interne, et par conséquent, de revendiquer une justice sociale longtemps différée ou déniée. Cette revendication de justice sociale est doublée d'une réaffirmation identitaire. D’où le mépris et, bien des fois, la condescendance ou l’ignorance cultivée que leurs demandes politiques bien légitimes suscitent chez les autres membres des sociétés globales latino-américaines et caribéennes. Une tendance fortement renforcée par l’augmentation du flux migratoire interne, vers certaines villes: (moyennes ou grandes) et externe, vers les Etats-Unis, le Canada, l’Europe naguère coloniale (France, Pays Bas, Portugal, Espagne, Angleterre, etc.). L’exil ou la migration des Noir-e-s va donner lieu à de “négociations” identitaires nouvelles (Stuart Hall) mais il va donner lieu à une conscience politique diasporique cimentée, en partie, par ce que Toni Morisson désigne comme « the pain of being black » dans les sociétés occidentales post esclavagistes et coloniales. La présence de ces signes de l’« Empire » pour ce qui est de l’exil externe va entrainés, chez les imaginaires nationaux hégémoniques, la « peur des petits nombres » (Arjun Appadurai) et des attitudes/pratiques exclusivistes et excluante qui y sont afférentes : xénophobie, racisme, discrimination dévaluation des cultures des « exilé-e-s », recentrage dogmatique des « identités nationales » supposément menacées par les flux migratoires. Cette attitude est inversement proportionnelle aux luttes que menèrent de plus en plus ces « traces de l’Empire » pour une reconnaissance publique et officielle des mémoires esclavagistes et coloniales jusque-là déniées et différées.

 

            Pour les Noir-e-s il s'agit, en outre, d'un combat pour la reconnaissance (et la valorisation) de leur participation dans le développement historique, économique, culturel et biologique des Amériques et des Caraïbes. Car la globalisation a aussi eu pour conséquence d’entraîner une régression sociale, un retour ou un renforcement des attitudes et comportements racistes et discriminatoires. Des pays comme le Cuba ou le Brésil, connus ou reconnus pour leur relatif engagement positif vis à vis de la présence-histoire des Noir-e-s, n’y échappent guère.

 

            La reconnaissance de la “présence-histoire” des Noir-e-s en Amérique Latine et en Caraïbes pourrait, par exemple, se traduire par l’adoption des faits historiques marquants dont les Noir-e-s ont été les act-eurs-rices (soulèvements, rebellions, etc.) ou les victimes (massacres, répression, assassinats de leaders, etc.) comme points d’ancrages officiels et nationaux. Ces représentations, loin d’être folkloriques, constitueraient un pas important vers un débat critique, jusque là différé, sur la présence-histoire des Noir-e-s en Amérique Latine. C’est à ce travail de mémoire (qu’on aurait tort à réduire à un culte de souvenir ou, comme en France à une « guerre des mémoires ») que s’attèlent ceux et celles qui luttent pour la reconnaissance officielle et nationale de l’identité noire au Brésil :

 

Jusqu’en 1960, le Brésil a célébré la nourrice noire, celle qui a donné son lait et son amour à tant d’enfants blancs, noirs ou métis. Cette fête de la “Mae Preta”avait été fixée au 28 septembre en souvenir de la loi du ventre libre de 1871. Mais après 1960, la mère noire est honorée le 13 mai en même temps que l’abolition de l’esclavage en 1888. A la “Mae Preta” s’ajoutait d’ailleurs le “Pai Joao” son pendant masculin. Peu à peu, cependant, surgit et s’affirme un autre héros noir, fugitif glorieux qui avait rejoint le quilombo de Palmares: Zumbi dont la mémoire avait été pieusement conservée par des groupes peu connus, de peu d’envergure politique ou sociale mais assez efficaces puisque dès 1927 s’était créé a Sao Paulo un “centre civique Palmares” qui est d’ailleurs considéré comme le précursseur du Front Noir des années trente... Un mouvement s’est donc créé et consolidé autour de la figure de Zumbi, héros et objet d’un véritable culte du souvenir. Symboliquement, ce mouvement cherche à faire déplacer au 20 novembre de chaque année, la fête nationale du 13 mai, afin de ne plus célébrer le don piégé d’un gouvernement qui n’avait pas su accompagner toute la misère du peuple des esclaves libérés. Les nouveaux penseurs noirs veulent porter leur reconnaissance vers le héros courageux et malheureux du meilleur des quilombos. La statue de Zumbi est érigée par tout ce que le Brésil compte d’intellectuels, de journalistes, de responsables syndicaux, politiques ou culturels de couleur[16].

 

            Il serait intéressant de confronter l’expérience du Brésil à celle des autres pays latino-américains et des Caraïbes, pour mesurer ce qui peut, malgré tout, paraître une avancée paradoxale mais davantage pour mesurer le degré de prise en compte de la présence-histoire des Noir-e-s par les représentations officielles et nationales. Ce travail de mémoire engage aussi à une relecture de l’historiographie officielle ainsi que certains discours académiques (dont la très souveraine anthropologie) sur les Noir-e-s.

 

            Des études et des travaux, de plus en plus nombreux, vont désormais dans ce sens là. La “présence-histoire” des Noir-e-s permettrait de lire, à rebours, les histoires locales, régionales, nationales en Amérique Latine et en Caraïbes. Les silences ou les “pages blanches de l’histoire”, les dénis, les dénégations et les « impensés de races »[17] ainsi que les tergiversations de toutes sortes n’en seraient ainsi que plus éloquents. C’est ce à quoi s’attelle le GRENAL en général à travers les séminaires, les regroupements réflexifs, les travaux de thèse et de Master, les communications et publications de ses membres.

 

 

Victorien Lavou Zoungbo, Ph.D - MCF, HDR qualifié

Directeur et Coordinateur du Groupe de Recherche et d’Etudes sur les Noirs d’Amérique Latine (GRENAL)

 

 

Composition actuelle du GRENAL

 

 

MEMBRES D'HONNEUR

 

Carmen Bernand, Pr., Université de Nanterre - France

Blanca Cardenas, Pr. Escuela de Letras, Universidad de Morelia, Michoacan - Mexique.

M’Baré N’Gom, Pr. Director of the African Studies Program, Morgan State University - USA

Daniel Meyran, Pr. et Directeur du CRILAUP, Université de Perpignan - France

Wilfrid Miampika, Dr. Professeur assistant à l’Université Alcala de Henares - Espagne

Nancy Morejon, Dr. Écrivaine, Conseillère à la Casa del Caribe - Cuba.

Nicolas Ngou-Mve, MCF, Université de Libreville - Gabon

Philippe Schaffhauser, MCF, Département de sociologie, Université de Perpignan - France

 

 

 

MEMBRES ACTIFS

Pour accéder au c.v d'un membre (si disponible), cliquez sur son nom

 

Victorien Lavou Zoungbo, Ph.D, MCF, HDR (Coordinateur) - Université de Perpignan

 

Danièle Ada Ondo, Docteure, Professeure Assistante, Université Omar Bongo - Gabon

Clément Akassi Animan, Docteur, Professeur Assistant, ClaflinUniversity - USA

Cyriaque Akomo-Zoghe, Doctorant, Université de Perpignan

Anfouati Antoy, Master 1, Professeure certifiée - France

Bedot Vanessa, Master I, Université de Perpignan

Gilbert Blaise Bekalé Nguema, Doctorant, Université de Perpignan

Edward Boucher, Master 1, Lecteur, Université de Perpignan

Nelly Cabannes, Master II, Université de Perpignan

Sylvie Garnello, Master I, Université de Perpignan

Gelase Koumba, Doctorant, Université de Perpignan

Tatiana Kounga, Master II, Université de Perpignan

Gaëlle Le Guillan, Doctorante, Université de Perpignan

Alexandra Marti, Master I / Erasmus, Univ. de Perpignan / Alicante - Espagne

Marlène Marty, Doctorante / ATER / Université de Perpignan

Régis Maulois, Master I / Lecteur, Univ. de Perpignan / Université de Medellin - Colombie

Mame Mbaye Couna, Doctorante, Université de Perpignan

Louis Fulbert Nguema Ongbwa, Docteur, Professeur Assistant, Univ. Omar Bongo - Gabon

Leatitia Ribou, Master I, Université de Perpignan

Amandine Semat, Master II, Université de Perpignan

Jean Arsène Yao, Journaliste, Docteur, Université de Alcalá - Espagne

 

 



[1] Site du Groupe de Recherche et d’Etudes sur les Noir-e-s d’Amérique Latine de l’Université de Perpignan. Cette présentation est actualisée par rapport à celle qui figure sur le site. Il nous faut aussi préciser que lors de la réunion de rentrée (octobre 2007) le groupe a décidé de rendre effectivement visibles les enjeux génériques dans sa désignation. D’où désormais Groupe de Recherche et d’Etudes sur les Noir-e-s d’Amérique. Cette globalité « Amérique Latine » répond à la genèse de la formation du groupe, désormais nos travaux débordent largement ce cadre et s’intéressent aux Caraïbes, à l’Afrique et à l’Europe aussi dans les liens historiques, politiques, imaginaires, etc. L’actualisation (mise en texte et en forme) de l’ensemble du lien a été réalisée par Mlle Marlène Marty. Qu’elle en soit vivement remerciée.

[2] D. Cuche, “Les Amériques noires dans l’anthropologie et la sociologie françaises depuis les Amériques noires de Roger Bastide (1967)”, in Bastidiana, 13-14, pp. 119-142, 1996.

[3] Roger Bastide, “Le problème noir en Amérique Latine”, in Bulletin International des Sciences Sociales, Vol. IV, 1952, pp.458-459.

[4] Aux USA la dernière manifestation de mépris et d’anathème à l’encontre des dits centres et de leurs études en est la cinglante mise en scène médiatique et universitaire de la soi-disant incapacité de l’intellectuel noir de Cornel West à enseigner et à dire la vraie connaissance, celle qui se confond avec l’université, celle de Harvard. Cf. Cornel West, Tragicomique Amérique, Payot, 2005.

[5] Voir : Iliana Rodríguez (Ed), The Latin American subaltern studies readers, Duke University, 2001 et Mabel Moraña (Ed), Nuevas perspectivas desde/sobre América Latina : El desafío de los estudios culturales, Editorial Cuarto Propio, 2000.

[6] Marges, revue internationale, publication annuelle du CRILAUP (EA764). À ce jour, 29 numéros sont effectivement parus sous la direction de M. Daniel Meyran, Pr., Directeur du laboratoire d’accueil.

[7] LAVOU ZOUNGBO, Victorien [Éd], Les Noirs et le discours identitaire latino-américain, Perpignan, PUP (Col. Marges n°18), 1997, 273p. LAVOU ZOUNGBO, Victorien [Èd], Las Casas face à l’esclavage des Noirs : vision critique du Onzième Remède (1516), Perpignan, PUP (Col. Marges n°21), 2001, 389p. LAVOU ZOUNGBO, Victorien et Mara, VIVEROS VIGOYA [Éd], Mots pour Nègres Maux de Noir-e-s. Enjeux socio-symboliques de la nomination des Noir-e-s en Amérique Latine, Perpignan, PUP (Col. Marges n°25), 2004, 413p. LAVOU ZOUNGBO, Victorien [Éd.], El Indio Malanga…, Perpignan, PUP (Col. Marges n°26), 2005, p. LAVOU ZOUNGBO, Victorien [Éd.], Représentations des Noir-e-s dans les pratiques discursives et culturelles en Caraïbes, Presses Universitaires de Perpignan, 2006, p. 99-136 (Col. Marges n°29).

[8] Nous avons soumis une demande de subvention de ce projet à  la Région Languedoc Roussillon dans le cadre de “l’Appels à projets 2001” . L’expertise nous a été finalement favorable et le projet dont le GRENAL fut porteur s’intitulait justement “La représentation de la minorité ethnique noire dans les biens culturels latino-américains”. Cette subvention a permis de contribuer au financement des recherches des membres du GRENAL en France mais aussi en Amérique Latine et en Caraïbe.

[9] Judith Butler, Le récit de soi, traduit de l’anglais par Bruno Ambroise et Valérie Aucouturier, PUF, 2007.

[10] Victorien Lavou Zoungbo, Du migrant-nu au citoyen différé... Presses Universitaires de Perpignan, 2003.

[11] Toni Morisson, op.cit, pp.24-25.

[12] Cf. Michèle Guicharnaud-Tollis, L’émergence du Noir dans le roman cubain du XIXe siècle, Paris, l’Harmattan, 1991; on pourra lire aussi avec beaucoup d’intérêt son article, “Voies/Voix africaines du discours identitaire cubain: l’histoire des gens sans histoire, in Marges18, Victorien Lavou (éd.), 1997, pp. 41-58.

[13] Cf. Homi K. Bhabha (Ed), Nation and Narration, Routledge London and New York , 1990, 2006.

[14] Cf. Arjun Appadurai, Géographie de la colère – La violence à l’âge de la globalisation, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot, Paris, Payot, 2007. Et, Jesús « Chucho » García (Fundación Afro-americana y Red Afro-venezolana) Comunidades y transformaciones sociales, pp. 49-56. Disponible, en format PDF, à l’adresse suivante : http://www.globalcult.org.ve/pub/Clacso1/garcia.pdf

[15] Paul Gilroy, Against race – Imagining political culture beyond the color line, Harvard University Press, 2001.

Kwame Anthony Appiah & Amy Gutman, Color conscious – The political morality of race, Princeton , Princeton University Press, 1998. Et Kwame Anthony Appiah, The ethnics of Identity, Princeton , Princeton University Press, 2005.

[16] Katia de Queiros Mattoso, “Au Brésil: cent ans de mémoire de l’esclavage”, dans Cahier des Amériques Latines, n.17, pp. 70-71., CNRS, Université de la Sorbonne Nouvelle Paris III.

[17] Kalpana Seshadri-Crooks, Desiring Whiteness: A lacanian analysis of Race, London , Rutledge, 2000.